Les particularités sensorielles, qu'est-ce que c'est ?En bref
Le cerveau traite les informations des sens différemment chez les personnes autistes. Un sens peut être amplifié : c'est l'hypersensibilité. Il peut être réduit : c'est l'hyposensibilité. Une personne peut aussi rechercher activement une sensation, comme bouger ou toucher un objet précis.
Être hypersensible ne donne pas des sens de super-héros. L'information sensorielle prend simplement énormément de place. À l'inverse, être hyposensible ne veut pas dire avoir les sens paralysés : l'information se rend, mais moins fort ou avec du retard.
Une personne peut être hypersensible pour un sens et hyposensible pour un autre, ou même les deux à la fois pour un seul sens. Par exemple, elle peut être hyposensible au toucher ferme et hypersensible au toucher léger.
Cela concerne la grande majorité des personnes autistes. Cette réalité peut être très difficile à vivre, parfois même douloureuse, et elle mérite toujours d'être prise au sérieux. Des solutions existent pour chaque sens et chaque situation.
Comment le cerveau traite l’information sensorielle
Le cerveau reçoit en tout temps des signaux provenant du corps et de l’environnement comme la lumière qui entre par les yeux, les vibrations captées par les oreilles, la pression sur la peau, les molécules détectées par le nez et la position des muscles et des articulations. Il doit filtrer continuellement cette masse d’informations, décider laquelle mérite de l’attention, et laisser le reste de côté. C’est un travail énorme !
Chez les personnes autistes, ce filtrage fonctionne souvent autrement. Un sens peut prendre beaucoup plus de place que prévu, ou au contraire passer presque inaperçu. Depuis le DSM-5, publié en 2013, les particularités sensorielles font officiellement partie des critères diagnostiques de l’autisme. Elles figurent parmi les manifestations possibles du deuxième grand critère, dont au moins deux doivent être présentes pour poser un diagnostic. Avant 2013, elles étaient traitées comme un élément secondaire.
Les chiffres varient beaucoup d’une étude à l’autre. Une revue de littérature récente situe la proportion de personnes autistes présentant un traitement sensoriel atypique entre 60 % et 97 %, un écart qui s’explique par la diversité des outils de mesure, des groupes d’âge étudiés et des seuils utilisés pour établir ce qui compte comme atypique (Consoli et al., 2026).
Pour aller plus loinAnalogie, par Mathieu Boily
Les sens fonctionnent comme une équipe de hockey. Normalement, un joueur mal placé fait une passe à un coéquipier mieux positionné. Chez les personnes autistes, le joueur qui a la rondelle essaie d'aller au but, même si ce n'est pas son rôle. Par exemple, en réunion, les sens dominants sont généralement la vue et l'ouïe : les autres sensations, comme la pression des vêtements sur la peau, passent au second plan. Chez les personnes autistes, il est difficile de choisir quel sens prend le contrôle. Si le toucher décide qu'il mène le jeu, suivre la réunion peut devenir très difficile.
Trois profils sensoriels
Les particularités sensorielles ont longtemps été décrites en deux catégories : l’hypersensibilité et l’hyposensibilité. Un troisième profil est aujourd’hui traité à part entière, la recherche sensorielle active. Le DSM-5 en parlait déjà en 2013 sous la forme d’un « intérêt inhabituel pour les aspects sensoriels de l’environnement », mais la recherche récente lui reconnaît des caractéristiques qui lui sont propres, notamment des liens avec les comportements répétitifs et certains aspects du fonctionnement exécutif (Consoli et al., 2026).
Hypersensibilité sensorielle
Le cerveau accorde plus d’importance à un sens. L’information devient envahissante, parfois douloureuse.
Hyposensibilité sensorielle
Le cerveau accorde moins d’importance à un sens. L’information arrive partiellement, ou en retard.
Recherche sensorielle active
La personne va activement chercher une stimulation pour un sens donné, par exemple en bougeant, en touchant, ou en faisant du bruit.
Ces trois profils ne sont pas exclusifs, c’est-à-dire que les différents profils peuvent coexister dans une même personne. Une personne peut être hypersensible au bruit, hyposensible à la douleur, et chercher activement des sensations tactiles, le tout en même temps. Le profil peut aussi varier selon la fatigue, le stress ou l’environnement.
Le modèle de Dunn
Un modèle utilisé en ergothérapie depuis les années 1990 aide à comprendre pourquoi ces profils se présentent ainsi (Dunn, 1997). Il croise deux éléments, soit le seuil neurologique d’une personne (bas ou élevé, c’est-à-dire la quantité de stimulation nécessaire avant qu’une réaction se déclenche) et sa stratégie d’autorégulation (passive ou active). Ensemble, ils forment quatre profils possibles :
Un modèle utilisé en ergothérapie depuis les années 1990 aide à comprendre pourquoi ces profils se présentent ainsi (Dunn, 1997). Il croise deux éléments, soit le seuil neurologique d’une personne (bas ou élevé, c’est-à-dire la quantité de stimulation nécessaire avant qu’une réaction se déclenche) et sa stratégie d’autorégulation (passive ou active). Ensemble, ils forment quatre profils possibles :
Sensibilité sensorielle
Seuil bas, stratégie passive. La personne remarque vite les stimuli, mais ne fait rien pour les éviter.
Évitement sensoriel
Seuil bas, stratégie active. La personne remarque vite les stimuli et agit pour s’en éloigner.
Faible enregistrement
Seuil élevé, stratégie passive. La personne met du temps à remarquer les stimuli et n’ajuste pas son comportement en conséquence.
Recherche de sensation
Seuil élevé, stratégie active. La personne met du temps à remarquer les stimuli et va chercher activement à en obtenir davantage.
Les trois profils décrits plus haut se répartissent dans cette grille. L’hypersensibilité couvre deux quadrants, selon que la personne subit les stimuli ou agit pour s’en éloigner. L’hyposensibilité correspond au faible enregistrement, et la recherche sensorielle active à la recherche de sensation.
Ce modèle est simplement une grille de lecture parmi d’autres, ce n’est pas une manière définitive de classer les particularités sensorielles. Une personne peut se reconnaître dans un quadrant pour un sens, et dans un autre quadrant pour un sens différent.
Important
La souffrance causée par les particularités sensorielles ne doit jamais être minimisée ou invalidée, peu importe le profil en cause. Certaines personnes improvisent une exposition forcée au stimulus qui fait souffrir et cette méthode peut nuire considérablement à la personne autiste. Un processus d'exposition graduée et respectueuse, quand il est indiqué, doit être encadré par des professionnels formés, souvent en équipe multidisciplinaire.
Les perceptions, sens par sens
Le traitement sensoriel en autisme ne touche pas seulement les cinq sens habituels. Il concerne aussi des perceptions moins connues, comme la position du corps dans l’espace, la perception de la douleur ou celle des signaux internes. Chacune peut être vécue en mode hypersensible ou hyposensible, et faire l’objet d’une recherche sensorielle active, avec ses propres outils et solutions.
Vue
La lumière, les couleurs, les motifs et le mouvement.
C’est le sens le plus sollicité dans les environnements actuels, des écrans, aux néons et à l’affichage. Les éclairages qui scintillent, les motifs chargés et les contrastes forts sont souvent les plus difficiles à supporter, alors que d’autres personnes recherchent activement les objets brillants, les lumières vives ou les mouvements répétitifs qu’elles trouvent apaisants à regarder.
Ouïe
Les sons, les voix, la musique et les bruits ambiants.
La difficulté ne vient pas seulement du volume car un son faible mais continu, comme une hotte de cuisinière ou un néon qui grésille, peut devenir insoutenable au fil des heures. Séparer consciemment la voix d’une personne du bruit de fond demande parfois un effort épuisant, ce qui explique qu’une conversation dans un restaurant soit beaucoup plus exigeante que la même conversation à la maison. Les bruits soudains et imprévisibles sont généralement plus difficiles que les bruits forts mais attendus.
Toucher
Le contact sur la peau, les textures et la pression.
Le toucher léger et le toucher profond ne produisent pas le même effet. Par exemple, une caresse, une étiquette de vêtement ou une couture peut être insupportable, alors qu’une pression ferme, comme une accolade serrée ou une couverture lestée, apaise souvent. Un contact imprévu est aussi plus difficile à recevoir que le même contact annoncé à l’avance.
Goût et textures alimentaires
Ce qui est mis dans la bouche, soit les goûts, les textures, les températures et l’odeur des aliments.
La texture pose fréquemment plus de difficulté que le goût lui-même, en particulier les textures hétérogènes ou imprévisibles, comme un aliment à la fois mou et croquant. Une alimentation sélective a souvent une origine sensorielle et mérite d’être comprise comme telle plutôt que traitée comme un caprice.
Odorat
Les odeurs corporelles, alimentaires et environnementales.
L’odorat a la particularité d’être difficile à fuir, puisqu’une odeur envahit une pièce entière et s’accroche aux vêtements et aux cheveux. Il est aussi étroitement lié à la mémoire et aux émotions, ce qui explique qu’une odeur puisse déclencher une réaction immédiate et très forte, parfois agréable et d’autres fois désagréable, sans qu’on puisse toujours l’expliquer.
Nociception
La perception de la douleur.
Elle peut être ressentie plus intensément qu’attendu, ou au contraire à peine, avec un délai, ou seulement une fois l’environnement redevenu calme. Cette particularité a des conséquences concrètes sur la santé car une blessure ou une infection peut passer inaperçue pendant des jours, et une douleur bien réelle peut être mise en doute par l’entourage ou par des professionnels quand la personne ne la manifeste pas de la façon attendue.
Thermoception
La perception du chaud et du froid.
Certaines personnes ne remarquent pas qu’elles ont trop froid ou trop chaud, ce qui peut mener à s’habiller sans lien avec la météo ou à ne pas réagir à une fièvre ou des situations pouvant mener à des engelures ou des brulures. D’autres réagissent fortement à de très petites variations, au point qu’une pièce légèrement trop chaude rend toute concentration impossible. La température de l’eau, celle des aliments et celle des mains ou des pieds sont souvent les plus sensibles.
Proprioception (dont la toniception)
La position et le mouvement des différentes parties du corps, perçus par les muscles et les articulations.
C’est ce qui permet de savoir où se trouvent ses mains sans les regarder ou de monter un escalier sans regarder ses pieds. La toniception, soit le dosage de la force appliquée, en est une composante : une personne peut écrire en appuyant trop fort, échapper des objets, ou serrer sans mesurer sa force. Une proprioception peu précise se traduit souvent par des accrochages aux cadres de porte et une impression de maladresse, alors que les sensations proprioceptives fortes, comme pousser, tirer ou porter du poids, ont un effet très régulateur.
Vestibulaire
L’équilibre et la perception du mouvement de la tête par rapport à la gravité, capté par l’oreille interne.
Certaines personnes deviennent facilement étourdies et évitent les escaliers mécaniques, les manèges ou les transports, alors que d’autres recherchent activement le mouvement en se balançant, en tournant sur elles-mêmes ou en se suspendant la tête vers le bas. Ce sens travaille en étroite collaboration avec la proprioception et la vue, et lorsque les trois ne s’accordent pas, l’inconfort peut être important.
Intéroception
La perception des signaux internes du corps : la faim, la soif, le besoin d’aller aux toilettes, le rythme cardiaque, la tension musculaire, la fatigue.
Ces signaux peuvent arriver tard, faiblement, ou tous en même temps, ce qui complique la réponse aux besoins de base et l’identification des émotions, puisque celles-ci s’appuient sur des sensations corporelles. L’état de la recherche invite toutefois à la prudence : les écarts mesurés apparaissent surtout chez les enfants et s’estompent à l’âge adulte, et la validité des outils utilisés pour mesurer l’intéroception est elle-même remise en question (Nicholson et al., 2019 ; Williams et al., 2023 ; Klein et al., 2025).
Chronoception
La perception du temps qui passe.
Une personne peut perdre complètement la notion du temps en étant absorbée par une activité, ou au contraire ressentir chaque minute d’attente de façon très intense. À noter que la perception du temps ne repose pas sur un récepteur sensoriel dédié comme l’œil ou l’oreille, mais sur un réseau de régions cérébrales. La classer parmi les sens demeure une simplification commode pour en parler (Wittmann, 2013).
Connaître son profil sensoriel
Connaître son profil sensoriel est une information sur soi, qui est utile même quand rien ne pose de difficulté. Cela permet de comprendre pourquoi certains endroits sont agréables et d’autres épuisants, et de faire ses choix en conséquence.
Une façon simple de procéder est d’écrire un sens par ligne sur une feuille, et de noter trois éléments pour chacun.
- Ce qui fait du bien, apaise, ou donne envie d'y revenir
- Ce qui passe inaperçu ou laisse indifférent
- Ce qui devient difficile, et surtout à partir de quel moment, selon l'intensité, la durée ou le caractère imprévisible
Le portrait change selon la journée, la fatigue et le contexte. On peut reprendre l’exercice quelques jours plus tard pour une image plus juste.
Ce portrait sert ensuite à aménager son espace en fonction de ce qui fonctionne, à expliquer ses besoins sans avoir à improviser, à choisir ses activités en connaissance de cause et à repérer d’avance les environnements qui demanderont plus d’énergie. Il peut aussi être utilisé lors d’une demande d’aménagement au travail ou aux études.
Il existe également des questionnaires standardisés, comme le profil sensoriel de Dunn pour adolescents et adultes (Brown et Dunn, 2002), utilisés par des professionnels formés, qui situent la personne dans les quatre quadrants présentés plus haut.
Références
Sources scientifiques (évaluées par les pairs)
- Consoli, C., Turriziani, L., Antoci, M., Lo Monaco, M., Ceraolo, G., Spoto, G., Nicotera, A. G., & Di Rosa, G. (2026). Sensory phenotypes in autism spectrum disorder associated with distinct patterns of social communication, repetitive and restrictive behaviors or interests, and comorbidities: A state-of-the-art review. Brain Sciences, 16(1), 53. https://doi.org/10.3390/brainsci16010053
- Dunn, W. (1997). The impact of sensory processing abilities on the daily lives of young children and their families: A conceptual model. Infants & Young Children, 9(4), 23–35.
- Klein, M., Witthöft, M., & Jungmann, S. M. (2025). Interoception in individuals with autism spectrum disorder: A systematic literature review and meta-analysis. Frontiers in Psychiatry, 16, Article 1573263. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2025.1573263
- Nicholson, T., Williams, D., Carpenter, K., & Kallitsounaki, A. (2019). Interoception is impaired in children, but not adults, with autism spectrum disorder. Journal of Autism and Developmental Disorders, 49(9), 3625–3637.
- Williams, Z. J., Suzman, E., Bordman, S. L., Markfeld, J. E., Kaiser, S. M., Dunham, K. A., Zoltowski, A. R., Failla, M. D., Cascio, C. J., & Woynaroski, T. G. (2023). Characterizing interoceptive differences in autism: A systematic review and meta-analysis of case-control studies. Journal of Autism and Developmental Disorders, 53(3), 947–962.
- Wittmann, M. (2013). The inner sense of time: How the brain creates a representation of duration. Nature Reviews Neuroscience, 14(3), 217–223.
Notes sur les autres sources
- Les critères diagnostiques cités proviennent du manuel American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5e éd.).
- La distinction entre la proprioception et le système vestibulaire, ainsi que le cadre des huit sens, suivent le référentiel du STAR Institute for Sensory Processing, largement utilisé en ergothérapie.
- L’analogie de l’équipe de hockey vient de Mathieu Boily, collaborateur au contenu du site. C’est une façon imagée d’expliquer un mécanisme, pas une donnée de recherche.
- Le terme « toniception » est peu établi dans la littérature scientifique. Il est utilisé ici comme composante de la proprioception, soit le dosage de la force appliquée.
- Le profil sensoriel de Dunn pour adolescents et adultes (Brown, C., & Dunn, W., 2002, Adolescent/Adult Sensory Profile, Psychological Corporation, distribué par Pearson) est un questionnaire standardisé administré par des professionnels formés. C’est un instrument validé, distinct des articles évalués par les pairs listés plus haut.
Mention de l’approche éditoriale
Ce texte adopte une approche neuroaffirmative : les particularités sensorielles y sont présentées comme une manière de fonctionner à comprendre et à accommoder, et non comme un défaut à corriger. Les éléments encore débattus dans la recherche, notamment l’intéroception et le statut de la chronoception, sont signalés comme tels. Les outils proposés ne remplacent pas un accompagnement par un·e professionnel·le formé·e à l’autisme.
Par Valérie Jessica Laporte
Mise à jour : 10 septembre 2026