Routines, rituels et constance

Quel impact ont les routines, les rituels et la constance pour les personnes autistes ?
En bref

Les personnes autistes accordent souvent une grande importance aux routines et aux rituels. Ces habitudes apportent une prévisibilité qui réduit l’incertitude et l’anxiété. Ceci peut apparaitre sous plusieurs formes comme des routines qui organisent une tâche, des rituels qui doivent se dérouler d’une façon précise pour que la personne se sente bien, et parfois le besoin que les proches suivent les mêmes règles. Quand ces habitudes deviennent trop rigides, elles peuvent nuire à la personne autiste et à son entourage. À l’inverse, une trop grande accumulation d’imprévus peut aussi devenir difficile à vivre.

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Un pilier de stabilité

Les routines et les rituels occupent une place importante dans la vie de la plupart des personnes autistes. Loin d’être un caprice ou une habitude à corriger, ils remplissent plusieurs fonctions concrètes :

Ces habitudes peuvent toucher à peu près toutes les sphères de la vie courante, par exemple :

Routines, rituels et constance chez les autres : trois réalités distinctes

Le vocabulaire utilisé pour décrire ce besoin de stabilité regroupe plusieurs comportements différents. Une étude récente propose de les distinguer en trois catégories (Spackman et al., 2023) :

Les routines

Une séquence d’actions répétée pour accomplir une tâche, par exemple, toujours suivre le même trajet pour se rendre au travail.

Les rituels

Le besoin d’exécuter une action exactement de la même façon, dans le même ordre, jusqu’à ressentir que « c’est comme il faut », par exemple, respecter une séquence précise dans un jeu ou une activité.

L’insistance sur la constance chez les autres

Le besoin que les proches suivent eux aussi une règle ou un script précis.

Ces trois réalités sont liées à l’anxiété, mais pas nécessairement de la même façon. Les rituels serviraient surtout à éviter une expérience sensorielle ou émotionnelle désagréable, alors que l’insistance sur la constance chez les autres viserait davantage à réduire l’imprévisibilité des interactions sociales, un terrain où il est plus complexe d’avoir le contrôle (Spackman et al., 2023).

Important

Le besoin qu'un proche suive lui aussi une façon de faire précise peut ressembler, de l'extérieur, à un désir de contrôle sur l'autre. Il y a pourtant une grande différence, car l’intention n’est pas de vouloir diriger la vie ou les choix d'une personne, mais de réduire l'imprévisibilité d'une interaction ou d'une situation précise.

Fait intéressant

Le critère diagnostique du DSM-5 appelé « insistance sur l’immuabilité » regroupe ces trois réalités sous une seule étiquette. Les chercheurs qui étudient la question soulignent que cette catégorisation trop large complique autant la recherche que l’accompagnement, puisqu’elle traite comme un seul phénomène des besoins qui n’ont pas toujours la même origine (Spackman et al., 2023).

D’où vient ce besoin de prévisibilité ?

Le lien entre routines, rituels et anxiété fait l’objet de recherches actives. La piste la plus étudiée est celle de l’intolérance à l’incertitude, c’est-à-dire que plusieurs personnes autistes vivent l’inconnu et l’imprévisible comme une source de stress plus intense que la moyenne des gens. La routine serait une façon concrète de garder une partie du quotidien sous contrôle.

Une autre façon de comprendre ce besoin est proposée par la théorie du monotropisme, qui met plutôt l’accent sur l’attention. Selon cette théorie, l’attention autistique a tendance à se concentrer intensément sur peu d’intérêts ou de tâches à la fois plutôt qu’à se répartir entre plusieurs. Les routines et les rituels protégeraient ce mode de fonctionnement en évitant qu’il y ait des interruptions et des changements qui viennent le perturber (Murray et al., 2005). Cette théorie se concentre sur un mode d’attention différent, mais ne réduit pas ce besoin à un simple mécanisme de peur.

Le lien entre insistance sur l’immuabilité et anxiété n’est pas encore totalement clair. Une étude qui a suivi des enfants autistes dans le temps a remarqué qu’un haut niveau d’insistance sur l’immuabilité, en bas âge, s’accompagnait souvent d’une anxiété plus marquée plus tard, mais pas toujours (Baribeau et al., 2021). Ce lien reste donc à l’étude.

Pour aller plus loin

Les rituels autistiques peuvent avoir l’apparence des compulsions d’un trouble-obsessionnel-compulsif (TOC), mais les deux se distinguent sur plusieurs plans.

Les comportements répétitifs liés à l’autisme sont généralement égosyntoniques, c’est-à-dire vécus comme cohérents avec soi et souvent recherchés, alors que les compulsions du TOC sont égodystoniques : elles sont vécues comme une contrainte imposée par l’anxiété, que la personne aimerait arrêter. Dans le cas des TOC, une obsession crée de l’anxiété et la compulsion vient ensuite l’apaiser. Ce mécanisme est beaucoup moins clair dans l’autisme, car le lien entre le rituel et l’anxiété ne suit pas toujours cette séquence (O’Loghlen et al., 2024).

Encore là, il n’y a pas de certitude, car une revue récente n’a pas trouvé de différence claire entre les deux groupes quant à la conviction que le rituel doit absolument être accompli. Ceci nous montre que la différence entre les deux n’est pas si évidente. Un TOC peut aussi coexister avec l’autisme chez une même personne, d’où l’intérêt de consulter un professionnel formé à l’autisme adulte en cas de doute (O’Loghlen et al., 2024).

Quand les rituels prennent beaucoup de place

Parfois, les rituels sont plus complexes, prennent plus de place et demandent plus de temps, par exemple :

Les routines et les rituels favorisent une certaine stabilité et peuvent être d’une grande aide. Poussés à l’extrême, ils peuvent toutefois nuire au développement de la personne et causer du tort à elle-même ou à son entourage. Intégrer, quand c’est possible, un facteur d’imprévu à la routine permet de garder une structure généralement stable tout en développant une certaine capacité à affronter les changements lorsque cela devient nécessaire.

Introduire un changement

Les compromis peuvent perturber une routine bien établie. Accompagner la personne autiste avec patience, en introduisant les changements progressivement plutôt que d’un seul coup, sauf en cas de nécessité urgente, facilite généralement la transition. Un non catégorique peut ainsi devenir un peut-être, puis éventuellement un oui, à mesure que la personne assimile l’information liée à ce changement à son propre rythme. Encore mieux, la personne autiste peut participer activement aux changements en les sélectionnant ou en décidant à quel moment le changement peut avoir lieu.

Exemple d’un changement au trajet par le parent

Le changement au trajet est annoncé à l’enfant. S’il en est capable, il peut décider quel jour de la semaine le changement sera fait ou alors il pourrait choisir quel jour il n’y aura pas de changement. Ainsi, la personne autiste est impliquée dans le processus.

Exemple d’un changement au trajet initié par la personne autiste

Un adulte ou un adolescent autiste pourrait décider de s’entrainer à mieux tolérer les changements aux trajets. Pour cela, il pourrait décider par lui-même que les jours où il se sentira plus calme, il fera un changement. Ou alors, une fois sur trois. Un objectif qu’on se donne à soi-même aide à la motivation et les chances de succès en deviennent maximisées, cela vaut pour tous les humains.

Mise en situation

Karim a toujours pris le même autobus pour se rendre à ses cours. Un changement d’horaire de la société de transport élimine ce trajet à partir du mois prochain. Plutôt que d’annoncer le changement du jour au lendemain, son colocataire lui montre le nouvel horaire dès qu’il est connu, cherche le nouveau trajet avec lui sur une carte, et lui propose de faire un essai à l’avance, un dimanche, quand l’enjeu est moins grand. Un mois plus tard, Karim a intégré le nouveau trajet à sa routine. Le changement en lui-même n’a pas posé de problème : c’est le temps et l’information pour s’y préparer qui ont fait la différence.

Vivre l’imprévu

Les imprévus font partie de la vie. Beaucoup d’adultes autistes s’y préparent en envisageant à l’avance le plus grand nombre possible de scénarios, question de mieux réagir si l’un d’eux se présente. Une personne qui vivrait de façon répétée une grande quantité d’imprévus pourrait voir son état mental et ses capacités se détériorer, ce qui peut mener à une détresse psychologique importante.

Important

Les deux extrêmes comportent un risque. Une rigidité trop grande peut nuire au développement de la personne et à son entourage, mais une accumulation d’imprévus hors du contrôle de la personne comporte aussi un risque réel. Parmi les facteurs associés au burnout autistique, aussi appelé épuisement autistique, les personnes autistes elles-mêmes nomment justement les changements soudains dans leur routine habituelle et le fait d’avoir peu de contrôle sur leur propre vie, en plus de la surcharge sensorielle et sociale accumulée (Arnold et al., 2023). Préserver une base de prévisibilité n’est donc pas un caprice : c’est aussi une façon de prévenir l’épuisement.

Des outils pour traverser l’imprévu

Certains outils concrets aident à faire face à un imprévu sans devoir renoncer complètement à la structure.

Outils et astuces

Les pictogrammes : de petites images organisées pour indiquer les étapes d’une journée ou d’une activité. L’une d’elles, un triangle jaune contenant un point d’exclamation, parfois surnommé « le triangle qui sauve la vie », annonce à la personne autiste que la ligne de prévision habituelle est temporairement brisée et qu’un imprévu est en train de se produire. Le retrait du triangle signale ensuite un retour à la normale. Les personnes autistes n’utilisent pas toutes les pictogrammes, mais le fait que l’imprévu soit signalé comme temporaire peut aider à mieux l’affronter.

FDMT (fdmt.ca) propose des minuteurs visuels, comme le Time Timer, pour visualiser concrètement le temps qui reste avant un changement, ainsi que des pictogrammes pour structurer une routine ou une journée.

Annoncer un changement à l’avance, même de quelques minutes (« dans 5 minutes, on… »), plutôt que de l’imposer sans préavis, laisse le temps de s’y préparer mentalement.

Des approches structurées destinées spécifiquement aux adultes autistes, comme le programme CUES-A, visent à développer des stratégies personnalisées pour mieux tolérer l’incertitude. Une étude pilote a rapporté des améliorations sur le plan de l’anxiété et de la confiance à gérer une situation incertaine ciblée par la personne elle-même (Rodgers et al., 2018). Ce type d’approche se fait avec un professionnel formé à l’autisme adulte, et non seul.

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Trouver l’équilibre

Le mot d’ordre ici est l’équilibre. Privilégier les routines et les rituels en autisme est pertinent : leurs effets bénéfiques sur le sentiment de sécurité sont bien réels. Il reste toutefois important de garder une petite marge de manœuvre, question de ne pas se fermer à toute possibilité de changement ou d’ajustement. Respecter les routines et les rituels en autisme demeure justifié tant que cela ne met pas la personne ou son entourage en danger.

Les routines et les rituels ne sont pas universels : chaque personne autiste a des besoins qui lui sont propres. Les proches des personnes autistes ont avantage à tenir compte de ces besoins individuels plutôt que d’appliquer une règle générale. En travaillant en collaboration, la personne autiste et son entourage peuvent aborder les routines et les rituels dans le respect des besoins de chacun.

Sources scientifiques (évaluées par les pairs)
  • Arnold, S. R. C., Higgins, J. M., Weise, J., Desai, A., Pellicano, E., & Trollor, J. N. (2023). Confirming the nature of autistic burnout. Autism. Publication anticipée en ligne. https://doi.org/10.1177/13623613221147410
  • Baribeau, D. A., Vigod, S., Pullenayegum, E., Kerns, C. M., Mirenda, P., Smith, I. M., Vaillancourt, T., Volden, J., Waddell, C., Zwaigenbaum, L., Bennett, T., Duku, E., Elsabbagh, M., Georgiades, S., Ungar, W. J., Zaidman-Zait, A., & Szatmari, P. (2021). Co-occurring trajectories of anxiety and insistence on sameness behaviour in autism spectrum disorder. The British Journal of Psychiatry, 218(1), 20–27. https://doi.org/10.1192/bjp.2020.127
  • Murray, D., Lesser, M., & Lawson, W. (2005). Attention, monotropism and the diagnostic criteria for autism. Autism, 9(2), 139–156. https://doi.org/10.1177/1362361305051398
  • O’Loghlen, J., McKenzie, M., Lang, C., & Paynter, J. (2024). Repetitive behaviors in autism and obsessive-compulsive disorder: A systematic review. Journal of Autism and Developmental Disorders, 55(7), 2307–2321. https://doi.org/10.1007/s10803-024-06357-8
  • Rodgers, J., Herrema, R., Honey, E., & Freeston, M. (2018). Towards a treatment for intolerance of uncertainty for autistic adults: A single case experimental design study. Journal of Autism and Developmental Disorders, 48(8), 2832–2845. https://doi.org/10.1007/s10803-018-3550-9
  • Spackman, E., Smillie, L. D., Frazier, T. W., Hardan, A. Y., & Uljarević, M. (2023). Characterizing subdomains of insistence on sameness in autistic youth. Autism Research, 16(12), 2326–2335. https://doi.org/10.1002/aur.3033
Notes sur les autres sources
  • Le pictogramme du triangle jaune signalant un imprévu (« le triangle qui sauve la vie ») et les stratégies d’annonce des changements relèvent de la pratique clinique et communautaire plutôt que d’une étude publiée précise.
  • FDMT est mentionné comme fournisseur québécois de minuteurs visuels et de pictogrammes.
  • Le programme CUES-A, bien que basé sur les études citées ci-dessus, est une approche spécialisée à entreprendre avec un professionnel formé, et non un outil à utiliser seul.

Mention de l’approche éditoriale

Ce texte adopte une approche neuroaffirmative : les routines et les rituels y sont présentés comme des stratégies légitimes de régulation et de stabilité plutôt que comme des comportements à éliminer par défaut. Lorsqu’un accompagnement est nécessaire, que ce soit pour introduire un changement ou pour développer une tolérance à l’incertitude, il devrait provenir d’une personne formée à l’autisme adulte et à une approche neuroaffirmative.

Mise à jour : 8 septembre 2026

Par Valérie Jessica Laporte

Valérie Jessica Laporte

Conférencière, rédactrice et créatrice de contenu en autisme