Favoriser la disponibilité

Le bon état pour les interactions
EN BREF

Communiquer avec une personne autiste, c’est plus que simplement lui parler, c’est aussi de s’assurer que son « canal » est libre pour recevoir l'information. La disponibilité n'est pas de l'obéissance ou de la politesse (comme regarder dans les yeux ou rester immobile), c’est un état qui permet à la personne de bien comprendre. Pour qu'un échange soit efficace, l'environnement doit être apaisé et le moment doit être bien choisi. On ne force pas la communication, on crée les conditions qui la rendent possible.

Identifier et réduire les perturbateurs

Le cerveau autiste traite souvent les informations de manière ascendante (bottom-up) : il perçoit les détails avant l’ensemble. Ce qui semble être un détail insignifiant pour un neurotypique peut devenir prioritaire pour la personne autiste. Pendant qu’elle reçoit et classe l’information, l’écoute du message principal est particulièrement difficile.

L’inconfort sensoriel

Une étiquette de chandail qui gratte, le bourdonnement d’un néon ou une odeur de parfum saturent la capacité à recevoir de l’information supplémentaire, le canal est plein ! Si le corps est mobilisé pour gérer une agression sensorielle ou un inconfort important, il ne reste plus d’espace cognitif pour traiter le langage oral. La disponibilité commence par le confort du corps.

Les distractions de l’interlocuteur

Un trousseau de clés qui pend au cou d’une enseignante, une mèche de cheveux rebelle, une tache sur un vêtement ou une symétrie rompue (un bouton sorti de son trou, une boucle d’oreille manquante, un cheveu sur le visage) peuvent captiver toute l’attention. La personne ne fait pas exprès de ne pas écouter, son cerveau traite ces détails avec la même priorité, voire une priorité supérieure, à la parole.

J'animais un petit groupe et je sentais que l'un des jeunes n'était pas avec moi du tout, il fixait juste mes mains. J'ai fini par réaliser que j'avais un pansement qui commençait à décoller sur mon doigt. Pour lui, ce n'était pas juste un bobo, c'était une anomalie. J'ai retiré le pansement et on a pu reprendre.

La prévisibilité

L’incertitude génère une anxiété qui active le mode « survie » du cerveau, ce qui ferme les portes de la communication sociale. La prévisibilité rassure et prépare mentalement à recevoir de l’information.

Annoncer l’intention

Nommer le sujet avant d’entamer la discussion permet au cerveau de préparer les ressources nécessaires et de s’orienter vers le bon contexte.

Structurer l’échange

Préciser la durée ou la quantité d’informations aide la personne à doser son énergie cognitive.

Le support visuel

Lorsqu’on dit des mots, ils disparaissent immédiatement. Pour une personne autiste, écouter et comprendre une consigne orale demande une grande quantité d’énergie, car il faut retenir les mots tout en essayant de comprendre leur sens. L’utilisation d’un support visuel (une liste, une image, un objet ou un dessin) aide à transformer une information invisible en une information concrète, car elle reste sous les yeux.

Une image ou un écrit est souvent plus clair qu’une phrase. Cela aide à comprendre exactement ce qui est attendu et dans quel ordre les choses vont se passer, ce qui réduit l’anxiété. De plus, le support visuel est une aide stable. Si la personne oublie une étape ou est distraite, elle peut regarder l’image pour se retrouver toute seule, sans avoir besoin qu’une autre personne lui répète la consigne.

Choisir le bon moment

Le moment choisi pour entamer un échange est presque aussi important que le message.

Éviter les périodes de transition

Le cerveau autiste est déjà très sollicité lors des changements d’activité (comme le rangement, l’habillage ou les déplacements). Lancer une discussion complexe pendant ces moments augmente beaucoup le risque de surcharge. Le cerveau est déjà occupé à gérer le changement, il n’a plus de place pour traiter de nouvelles consignes.

Le respect du tunnel attentionnel (monotropisme)

Lorsqu’une personne est profondément absorbée par une tâche, son attention est entièrement concentrée sur un seul point. Chez les personnes autistes, cette concentration peut être un avantage significatif, mais une interruption brusque est fréquemment vécue comme une rupture douloureuse. Attendre une pause naturelle ou signaler sa présence doucement à l’avance permet de passer plus facilement de son activité vers l’échange avec l’autre.

« Quand je suis dans mon dessin, je suis comme dans une bulle de verre. Si quelqu’un arrive vite pour me parler, c'est comme la vitre se faisait casser à coups de marteau. J'ai juste besoin qu'on cogne doucement à la porte de ma bulle avant de me dire quoi que ce soit et qu’on me laisse le temps de répondre. »

Pour aller plus loin
Comprendre l’inertie autistique ?

L’inertie est un concept souvent lié au monotropisme (le tunnel attentionnel), mais il va un peu plus loin. Il s'agit d'une difficulté réelle du cerveau à amorcer ou à arrêter une action. L'autisme est comparable à un train de marchandises : il est très puissant et efficace une fois lancé, mais il demande énormément d'énergie pour commencer à avancer ou pour freiner avant un virage. Chez les personnes autistes, changer de tâche ou passer d'une activité à une discussion est un véritable tour de gymnastique neurologique. Le cerveau a besoin de temps pour ralentir son activité en cours avant de pouvoir traverser vers une nouvelle tâche. En respectant ce rythme, on respecte la personne et on lui permet d'être plus efficace tout au long de la journée. Briser ce rythme peut sembler plus rapide sur le moment, mais à long terme, c'est si épuisant que la personne est moins disponible pour les autres choses qu'elle doit accomplir après celle-ci.

L’approche et le temps de traitement

L’approche latérale

Se placer à proximité sans exiger de contact visuel direct réduit la pression sociale. Le regard soutenu peut demander beaucoup d’énergie et peut même être ressenti comme quelque chose d’hostile et d’envahissant.

Le délai de traitement

Un silence après une consigne ou une question est souvent nécessaire. Chaque personne autiste est différente et pour certains, ce silence ne sert à rien tandis que pour d’autres, il est essentiel et doit durer 5, ou 10 et parfois même 30 secondes. Apprendre à connaitre la personne et ses besoins pour ensuite s’y ajuster, sera beaucoup plus efficace et agréable pour les deux personnes. Ce délai permet au cerveau de traduire les sons en concepts, un peu comme lorsqu’on apprend une nouvelle langue ou que quelqu’un nous parle avec un accent prononcé (délai de traitement auditif). Une répétition trop rapide du message peut interrompre ce processus de chargement et forcer le système à recommencer le traitement à zéro.

La disponibilité est contagieuse

Ce n’est peut-être pas toujours décelable au premier regard, mais les personnes autistes sont souvent très sensibles à l’état émotionnel des gens autour. La disponibilité est donc optimale lorsqu’elle est présente des deux côtés. Si un adulte tente de communiquer alors qu’il est pressé, tendu ou impatient, ce stress est ressenti comme un signal d’alarme. En restant calme et posé, on aide l’autre à se réguler, et on crée un espace sécuritaire pour l’échange.

Références
  • Sur le traitement ascendant (Bottom-up) et les distractions
    • Bogdashina, O. (2016). Sensory Perceptual Issues in Autism and Asperger Syndrome: Different Sensory Experiences – Different Perceptual Worlds (2e éd.). Jessica Kingsley Publishers.
      Olga Bogdashina est la référence mondiale sur la perception sensorielle. Elle explique comment un détail (comme un pansement ou une tache) peut devenir une « figure » qui occulte le « fond » (la voix de l’intervenant).
  • Sur le monotropisme et le tunnel attentionnel
    • Murray, D., Lesser, M., et Lawson, W. (2005). Attention, monotropism and the diagnostic criteria for autism. Autism, 9(2), 139-156. https://doi.org/10.1177/1362361305051398

      C’est l’étude fondatrice. Elle explique que l’attention autiste est une ressource concentrée.
  • Sur l’inertie autistique
    • Phung, J., Penner, M., Pila, S., et al. (2021/2024). What Is Autistic Inertia? A Qualitative Study of Interacting with the World. Autism in Adulthood, 3(4), 327-339.
      Cette recherche très récente (citée ici dans sa version révisée) valide scientifiquement la difficulté neurologique à amorcer ou arrêter une action. C’est l’étude la plus rigoureuse sur ce sujet précis à ce jour.
  • Sur le soutien visuel et la fatigue cognitive
    • Quill, K. A. (1995/2022 rééd.). Teaching Children with Autism: Strategies to Enhance Communication and Socialization. Delmar Publishers.
      Kathleen Quill a été l’une des premières à démontrer que les mots s’évaporent tandis que les images restent, réduisant ainsi la charge sur la mémoire de travail.
  • Sur la contagion émotionnelle et la co-régulation
    • Porges, S. W. (2021). Polyvagal Safety: Attachment, Communication, Self-Regulation. W. W. Norton & Company.
      La Théorie Polyvagale de Porges explique comment la neuroception capte le stress de l’autre.
  • Sur le double problème de l’empathie (approche neuroaffirmative)
    • Milton, D. E. (2012). On the ontological status of autism: the ‘double empathy problem’. Autism, 16(5), 883-887.

Valérie Jessica Laporte

Conférencière, rédactrice et créatrice de contenu en autisme